lundi 14 mars 2016

Notes sur La Jalousie, de Philippe Garrel (2013)



Un film génial dans le sens du génie, ou simplement intéressant, digne du plus grand intérêt.

Une constellation de propositions dans tous les détails: des idées de jeu, de situations, de lumière, de son, de montage, de musique, de décors, de costumes, de scénario et de mise en scène.


Constater enfin comme c'est le jeu qui crée la mise en scène. Des propositions d'acteurs de planètes différentes, au sein de la même famille, dans des scènes d'enjeux de pouvoir. Des séquences de jeu plein de texte, ou spontané, du théâtre mêlé à l'être au cinéma. Les acteurs défilent, cherchent cette domination qui leur donnerait de l'importance; mais les deux personnages principaux rayonnent et éblouissent leur propre système solaire.


La jalousie c'est le désir de pouvoir. Jalousie de mère, de fille, de père, de femme; le désir d'ascendant jusqu'à la rupture. La recherche de l'harmonie, de l'abandon, utopique?


Tout est écriture, récit et narration autour de la vie, l'affect et le vécu, le su et le vu.

Une osmose formidable d'humilité, équipe toute au service d'une histoire intime et universelle ; le générique simplement aligné à gauche.

Un film qui est une psychanalyse à soi-même. À prendre comme il advient en nous; nous l'avons vécu, nous le vivons.


Peut être que je l'ai juste regardé à la bonne heure de la nuit.



jeudi 18 février 2016

Le documentaire, ce n'est pas ce que tu sais.

Je sors de la projection du film Homeland: Irak année zéro, d'Abbas Fahdel. Je capte en passant la remarque d'un spectateur (que, s'il le faut, je qualifierai d'âgé) qui accuse avec ardeur le film de "malhonnêteté". Pendant la rencontre avec des intervenants de l'ENS de Lyon, d'autres spectateurs, ayant vécu en Irak ou connaissant la situation, reprochent au film des "manques", des réalités qui auraient dû selon eux se retrouver dans cette fresque du pays. 

Mais, chers spectateurs, le documentaire n'est pas cette objectivité, cette historicité, cette exhaustivité que vous demandez. Ce n'est pas la réalité qui détermine le film, c'est le film qui détermine sa réalité. C'est la réalité du réalisateur, c'est celle qu'il a voulu montrer, exprimer, mettre en lumière et pas seulement en images. Il ne cherche pas à vous montrer tout ce qui existe, il cherche à vous montrer ce qu'il voit. Il voit sa famille, la rue, son pays, son exil, ses disparus, des enfants; il ne voit pas cette division entre chiites et sunnites dont vous parlez, il ne voit pas ceux qui ne veulent pas être filmés que vous suspectez, il n'a pas vu la guerre qui a existé. Ce qui est hors champ l'est pour une raison très simple. Ce n'est pas que ça n'existe pas; c'est que ça n'existe pas pour lui, vers lui, devant lui. Ça existe autrement; par traces, par témoignages, par échos, par l'absence aussi. Ce que vous lui reprochez de ne pas vous montrer, c'est ce qu'il ne voit pas ou ce qu'il refuse de voir. Laissez-le construire son film, son regard, sans lui demander, de votre hauteur de spectateur averti, de vous montrer ce que vous connaissez déjà.

On ne répétera donc jamais assez qu'un documentaire n'est pas objectif, n'est pas exhaustif, n'est pas au service de la réalité. Je voulais que vous sachiez, messieurs dames, à quel point je regrette que l'on y revienne toujours, et à quel point il est important pour le cinéma de laisser inaccomplie cette exigence stérile. Car le documentaire, c'est du cinéma; ce n'est pas la réalité. 



Pour Alain Letoulat.

mardi 9 février 2016

Écriture automatique 4° Blast

1/02/2016/19:03/19:34/

Serpillière sans souci fermentée à l'opium, perdue dans l'immensité glaciaire. Souris fermée en plein grand écart, effacée sans sourire, contrebalancée, contrecarrée, éventuellement. Courir loin dehors derrière sans caresser rien de tout ça. Fermer ses écoutilles. Déterminer qui on est qui on veut qui que ce soit courant à vent contraire. Avant de courir. 
Plein de mouvement, plein d'embruns pour quelque chose de pur. Sans certitude rien de valable. Mais devant, c'est loin, c'est toujours plus flou et plus effacé. 19:08

19:09 Firmament effacé. Roulement rotatif. Écrasement gratuit. Jeu perfide, subtil mais sous-jacent. Tu n'as rien d'exquis. Fermement attachée à quelque chose de spécial, quelque chose d'immédiat, une spirale élévatrice. Ferme. 19:13


Blast

19:15 Roger le panneau navigue, entre les rues, enivré. Il sait qu'il doit arriver quelque chose, que son monde va basculer aujourd'hui. Il attend son destin de pied ferme. Peu de choses retiennent son attention. Il marche lentement, les yeux au fond des orbites. Il s'attache à des détails, à ce que ressentent ses orteils sur leur semelle glacée. Les dalles le chatouillent et le font souffrir. Mais il attend avant de rentrer boire son vin chose - son vin chaud. La fumée l'étouffe. Il fume ce qui lui reste de dignité, les doigts frigorifiés, les yeux écarquillés. Personne ne croise son regard; d'ailleurs, il ne les regarde pas. Il souffle, il soupire, il attend. Mais rien ne vient. Il perd toute notion d'effacement, se met à baragouiner, à prendre les chevaux pour des veaux, les belles pour des semelles. Il piétine ce qui lui reste de fierté. 

19:20 Le feu est rouge, droit devant; il grimpe dessus. Il s'affiche. Il joue au capitaine. Mais il n'est rien de tout ça; qu'un pauvre dans l'air. Roule ma poule, l'insulte-t-il. Il certifie que ses couronnes sont d'or. Il n'écoute rien, il n'écoute personne. Il ne fait que se répéter. 
On le juge. 19:24

Il conduit son rade à vau l'eau. Il n'a rien de la légèreté du papillon qu'il écoute. Il voudrait un manoir serti de pierres précieuses. Il retrouve ses cartons. 

19:27 Il ne s'occupe de rien, il ne voit rien, il s'endort. Il perd pied. Il regroupe ses forces. Il cherche à voir, mais c'est noir, c'est blanc, rien à voir. Il souffle, il s'essouffle. Il cherche le sol. Il tombe mais s'envole. Ça y est, il n'en a plus rien à foutre. Il crève d'envie d'avoir envie, mais rien ne vient. Il n'est plus que là. Éventuellement, il voit une femme. En l'occurrence, elle le regarde. Elle est nue. Elle n'existe pas, et il lui crache dessus. Elle s'efface, mais son regard soutient le sien. Il ne lui échappe pas. Il est toujours au-dessus du sol, nulle part sur la terre, mais même l'air ne le supporte plus. Il freine. Il s'écrase. Il cherche ses membres qui s'éloignent. Il explose. Il ne supporte plus son propre regard. Il est seul. Il ne se supporte plus. Plus rien ne le porte. 
Il n'est nulle part; il a disparu.


samedi 9 janvier 2016

Je ne sais pas pourquoi j'essaye de parler & De l'inexistence du malentendu

Hier soir dans le métro, un homme visiblement saoul se justifie: "ma mère m'a appris le bien et le mal"; "le mal et la vérité ça fait deux"; "moi je dis la vérité." Apparemment, il avait abordé de je ne sais quelle manière une femme, et un homme tentait de débattre après l'avoir défendue.
Mais, pauvre homme, la vérité, ce n'est pas toi qui  la dit, ce n'est pas elle non plus, c'est ce qui résulte de votre interaction, c'est ce qui part de toi et est reçu par elle, c'est ce qui advient entre vous deux, ce qui se mélange en dehors de vos deux consciences. Sa réception compte autant que ton intention. 

On m'a appris à donner beaucoup d'importance aux mots; parfois peut-être trop, m'a-t-on aussi dit. Je mesure sans cesse leur exactitude, parce que ça me semble nécessaire pour ne pas tomber dans ce dialogue de sourd bourré sur "la vérité". Les mots ont un sens. Pas qu'un seul, certes; mais ils ont une définition qui nous permet de les comprendre... Pour faire vite, une définition sur laquelle peuvent s'accorder deux êtres qui voudraient communiquer.
J'ai parfois l'impression de surprendre lorsque j'utilise un mot peu utilisé pour m'exprimer, souvent pour me clarifier. Comme si ce n'était pas nécessaire, comme si les mots plus communs mais plus vagues suffisaient. Ils suffisent lorsqu'on ne cherche pas à comprendre les nuances que veut exprimer l'autre. Ils suffisent lorsqu'on se les approprie. Le reste n'est qu'une histoire de précision.


Mais cette précision, que je recherche, est-elle vaine? J'y suis attachée car je sais à quel point la communication est complexe, à quel point elle est vite digérée et réinterprétée par l'auditeur. Il ne pourra jamais recevoir tel que je les conçois mes émotions, mes mots. Mais je ne peux pas dire qu'il les déforme, parce que je crois que ce qu'il entend est aussi vrai que ce que j'ai dit. S'il l'entend, c'est que c'est contenu dans mes mots. Alors, j'essaye d'utiliser les bons. Même quand on ne les entend pas. 

samedi 14 novembre 2015

ÉTAT D'URGENCE



CE MATIN, UN NOMBRE ANORMAL DE SMS SUR MON TÉLÉPHONE. 

« Tu as vu ce qu'il s'est passé à Paris ?? »
« J’espère que tu n'es pas dehors avec ces événements »
« Y'a des fusillades, explosions et prises d'otages. »
« Tout va bien? »
« C'est horrible »

HORRIBLE. HORREUR. DES FUSILLADES ? JE ME LÈVE D'INCOMPRÉHENSION, DE COLÈRE ET D'INDIGNATION. EN ALLANT VERS MA DOUCHE, L'ESPACE DE QUELQUES MÈTRES, LE MOT RÉSONNE DANS MA TÊTE. DES FUSILLADES ? ENCORE ? JE RÉALISE, JE PLEURE. DE RAGE POUR L'INSTANT.
DANS MA DOUCHE, JE ME QUESTIONNE : DES ATTAQUES TERRORISTES ? DES ISLAMISTES ? OUI, OUI FORCÉMENT, BIZARREMENT J'EN SUIS DÉJÀ CONVAINCUE ; ALORS QU'EN JANVIER J'AVAIS REFUSÉ DE LE CROIRE JUSQU'À LA DERNIÈRE SECONDE.
PETIT À PETIT, JE RESSENS L'URGENCE DE LA SITUATION. QU'EST-CE QU'IL S'EST PASSÉ ? QU'EST-CE QU'IL SE PASSE ? JE ME RUE SUR MON ORDINATEUR, PANIQUÉE. DEVANT GOOGLE, JE M'ARRÊTE. JE CHERCHE QUOI EN FAIT ? QUELLE IRONIE. JE FINIS PAR TAPER « FUSILLADES PARIS »...

LE FLOT D'INFORMATIONS M'ENVAHIT, MA SOIF DE COMPRÉHENSION JAMAIS ÉPANCHÉE PUISQUE J'AI LU « JIHADISTES ». J'AI LE SENTIMENT TRÈS NET QUE JE NE COMPRENDRAI PAS, QUE JE NE COMPRENDRAI JAMAIS. DANS QUELLE MONDE CROIT-ON ACCÉDER AU PARADIS EN TUANT ? EN SE SUICIDANT ?? COMMENT PEUT-ON ENCORE CROIRE AU PARADIS ???
JE PLEURE, JE PLEURE, JE PLEURE ET JE PLEURE ENCORE EN VOYANT QU'IL Y A DÉJÀ SUR FACEBOOK LA LISTE DE MES AMIS « EN SÉCURITÉ », ET DE VOIR MON FRÈRE EN TÊTE DE LISTE. DE NE PAS Y VOIR MA SŒUR.
JE NE CÈDE PAS À LA PANIQUE. SI JE PLEURE, C'EST PAR COLÈRE, PAR HORREUR, PAR AFFREUX DÉJÀ-VU, PAR FUREUR QUE ÇA RECOMMENCE, PAR HAINE QUE DES GENS SOIENT AUSSI CONS, PAR RAGE QU'ILS AIENT ATTEINT AUTANT DE PERSONNES, PAR DÉSESPOIR QU'ILS AIENT ATTEINT NE SERAIT-CE QU'UN SEUL INNOCENT.


TOUTE LA JOURNÉE, EN ESSAYANT TANT BIEN QUE MAL DE DIVERTIR MON ESPRIT PAR DES FUTILITÉS, PLUS ENCORE QUE LES AUTRES JOURS, DANS MES MOMENTS DE CLARTÉ JE ME SUIS DEMANDÉ CE QUE JE POUVAIS FAIRE.
LE PIRE, C'EST LE DÉCALAGE ENTRE L'INDIGNATION QUE JE LIS SUR INTERNET ET QUE JE NE VOIS NULLE PART SUR LES VISAGES, DEHORS. AU CENTRE COMMERCIAL, ON CONTINUE D'ACHETER CE QU'OFFRENT LES VENDEURS AU SOURIRE IMMENSE. PERSONNE D'AUTRE QUE MOI POUR PLEURER AU MILIEU DES ALLÉES.


QU'EST-CE QU'ON PEUT FAIRE ? PRÉCISÉMENT RIEN, J'AI L'IMPRESSION. COMMENT SE BATTRE CONTRE CES GENS SI PROFONDÉMENT DÉTACHÉS DE NOTRE RÉALITÉ, PSYCHOLOGIQUEMENT, GÉOGRAPHIQUEMENT, MORALEMENT ? NOUS SOMMES TOUS AUSSI IMPUISSANTS AU NIVEAU INDIVIDUEL QUE NOS DIRIGEANTS LE SONT AU NIVEAU DIPLOMATIQUE. POURTANT JE REFUSE DE CROIRE CELA, QUELQUE CHOSE EN MOI N'ARRIVE PAS À SE RÉSIGNER. JE VOUDRAIS QU'ON PUISSE FAIRE QUELQUE CHOSE. JE VOUDRAIS QU'ON L'AIE FAITE, CETTE PUTAIN DE RÉVOLUTION, JE VOUDRAIS QU'ON LA FASSE.


QUAND EST-CE QU'ON LA FAIT, CETTE PUTAIN DE RÉVOLUTION ? QUAND EST-CE QU'ON VA ARRÊTER DE CULPABILISER SUR NOTRE INACTIVITÉ, ET JOUIR DE NOS ACTIONS ? QUAND EST-CE QU'ON CHANGE LE MONDE COMME ON EN PARLE DANS NOS SOIRÉES ÉTUDIANTES, QU'ON SORT CRIER DANS LA RUE TOUS ENSEMBLE, POUR LES MÊMES RAISONS QUI FONT QU'ON NE CROIT PLUS EN CETTE DÉMOCRATIE, QU'ON CRACHE AUTANT SUR LA GAUCHE QUE SUR LA DROITE, QU'ON VOTE UTILE, QU'ON RÊVE D'ÊTRE ANARCHISTE, QU'ON CONSPUE LE PRÉSIDENT, QU'ON NE VA VA PAS VOTER, QU'ON RÂLE SUR LES MÉDIAS, QU'ON DÉTESTE L'ÉDUCATION CIVIQUE ET L’ÉDUCATION NATIONALE, QU'ON INSULTE LES FÉMINISTES, QU'ON MÉPRISE LA POLICE, QU'ON SE SENT PATRIOTE, QU'ON VEUT SORTIR DE L'EUROPE, QU'ON ACHÈTE BIO, QU'ON PENSE « TOUS POURRIS ! », QU'ON PRÉFÈRE VIVRE À L'ÉTRANGER, QU'ON NE VEUT PAS QUITTER LA FRANCE, QU'ON VOTE BLANC, QU'ON NE SE SENT PAS PATRIOTE, QU'ON AIME LE FROMAGE, QU'ON MANGE TOUJOURS DU SAUCISSON ET DU FOIE GRAS, QU'ON NE PREND PAS LES TRANSPORTS EN COMMUNS, QU'ON SE RÉFUGIE SUR INTERNET, QU'ON REGARDE LES CITÉS DE TRAVERS, QU'ON SE PERMET DE QUALIFIER QUELQU'UN DE « RACAILLE », QU'ON PAIE SA REDEVANCE TÉLÉ, QU'ON RIT DE LA FÊTE DES VOISINS, QU'ON REGARDE JAMAIS LES PASSANTS DANS LES YEUX, QU'ON NE SOURIT PAS DANS LA RUE, QU'ON NE DIT PAS BONJOUR ; VENEZ ON LA FAIT TOUT ENSEMBLE CETTE PUTAIN DE RÉVOLUTION PARCE QU'ON EST MALHEUREUX DES RELATIONS QUI GOUVERNENT NOTRE SOCIÉTÉ.


NOUS SOMMES DES HUMAINS ET NOUS NE VIVONS PAS DANS UNE MACHINE. NOUS VIVONS DE RELATIONS QUI SE CONSTRUISENT D'HOMME À HOMME ; J'AIMERAI AU MOINS LE CROIRE PAS TROP NAÏVEMENT, J'AIMERAI QU'ON EN SOIT CONSCIENTS AU QUOTIDIEN, ET QU'ON CONSTRUISE LE RESTE AUTOUR DE ÇA.
IL N'Y A RIEN D'AUTRE DANS LE MONDE ET DANS NOTRE VIE QUE NOS RELATIONS. NOUS N'EXISTONS PAS SANS, NOUS NE NAISSONS PAS SANS, NOUS NE PENSONS PAS SANS. RIEN NE SE FAIT, NE SE CRÉE, NE S'ÉCHANGE SANS RELATION. C'EST TERRIFIANT, N'EST-CE PAS ? ET POURTANT ON EST TERRIBLEMENT TRISTE QUAND ON EST SEUL ; QUAND ON NE VOIT PLUS CES RELATIONS.


JE CROIS QUE JE M'ÉGARE, MAIS C'EST POURTANT LA BASE, ET JE REVIENS TOUJOURS À LA BASE. COMMENT NE PAS ÊTRE HUMANISTE QUAND ON EXISTE ? COMMENT NE PAS VOIR QUE LA VIE DES AUTRES EST ENCORE PLUS PRÉCIEUSE QUE LA NOTRE, CAR LA NOTRE N'EST RIEN SANS LA LEUR ?


C'EST POUR ÇA QUE JE NE LES COMPRENDRAI JAMAIS, CES CONNARDS. C'EST POUR ÇA QUE JE NE M'AUTORISE QUE DIFFICILEMENT À LES INSULTER, À LES HAÏR ET JAMAIS À LES VOULOIR MORT. C'EST PARCE QUE JE ME SENS EFFROYABLEMENT SEULE À ÉPROUVER CE SENS HUMAIN QUE JE PLEURE ET QUE JE ME SENS IMPUISSANTE. J'AI COMME L'IMPRESSION QUE CE QUE JE DIS NE VA RIEN CHANGER, ET QUE CE QUE JE FAIS TOUS LES JOURS NE CHANGE RIEN. IL Y A TOUJOURS DES RACISTES, DES EXTRÉMISTES, DES CONS, MALGRÉ MES ARGUMENTS, MON LIBRE-ARBITRE, MON SOURIRE.



TOUT CE QUE JE LIS DÉCRÈTE « IL FAUT », « IL Y A », « IL FAUT », « NOUS DEVONS », « IL FAUT ». MOI JE NE SAIS PAS CE QU'IL FAUT FAIRE. JE NE SAIS PAS CE QU'IL SE PASSE ET J'AI TRÈS PEUR DE PARLER POUR TOUT LE MONDE. MAIS JE VEUX FAIRE QUELQUE CHOSE, ET POUR ÇA IL FAUT QUE NOUS FASSIONS QUELQUE CHOSE. Quelque chose de significatif, pas seulement quelque chose de signifiant. 


vendredi 2 octobre 2015

L'histoire de Serge

SERGE 


              Serge est un vieil homme de 70 ans. Sa routine du soir est bien limée : une fois ses pantoufles aux pieds, il attend dans sa cuisine que l'eau chauffe, patiemment. Lorsque la bouilloire siffle, il se lève en traînant les pieds, à son rythme, doucement, car son mal de dos l'empêche depuis longtemps d'être empressé. De toute façon, ce n'est pas son truc, l'empressement. Avec précaution, il verse l'eau chaude dans sa tasse, la même que tous les soirs ; avec toujours deux cuillères de toujours la même tisane, et toujours un petit cachet d'aspartame. Dans un bocal, il prend une papillote dont l'emballage rutilant promet un moment de fête ; il pose le tout sur un petit plateau où se trouve déjà sa serviette en tissu dans son rond de serviette.

Son appartement est celui d'un vieil homme des années 1950, au papier peint défraîchi, aux couleurs brunâtres, au parquet qui grince sous la moquette. Dans son salon trône un énorme fauteuil qui a déjà la forme affaissée de Serge. Avant de s'y installer, il prend une couverture délicatement pliée et la déplie avec soin sur ses genoux.
Une fois bien installé, son plateau sur les genoux, sa serviette autour du cou, il saisit la télécommande posée sur l'accoudoir et allume, enfin, la télévision. Il y voit une émission au cours de laquelle les participants, des anonymes choisis dans le public, se font hypnotiser par une femme en tailleur. Elle est très avenante avec les sujets de son expérience, cherchant à les mettre à l'aise grâce à sa voix veloutée ; le public rit en chœur.
Serge, en savourant son chocolat, se laisse happer par le programme ; les lumières bleutées de l'écran se reflètent sur son visage et ses yeux, pénétrés de cette même lumière, se font de plus en plus fatigués. La voix de l'hypnotiseuse semble désormais être dans la pièce. Elle tutoie son sujet : « Où es-tu ? Crois-tu que tu sois en train de dormir ? … Tu dois venir avec moi, maintenant. Ferme tes yeux. »

Lorsque Serge rouvre ses yeux, des lumières qui percent l'obscurité du plafond l'éblouissent ; sur les cotés, il voit des taches de toutes les couleurs ; enfin devant lui, avançant sur un sol blanc très lumineux, il distingue la femme en tailleur. Elle lui sourit, puis le félicite. Les taches de toutes les couleurs applaudissent ; la musique vrombit et les rais de lumière floue qui tombent du plafond parcourent le studio dans tous les sens. Serge sourit et retourne s’asseoir dans le public comme le lui demande la voix de velours. Il regarde autour de lui : la tache magenta à sa gauche est une jeune femme blonde qui rit aux éclats. A sa droite, un homme à oreillette fait de grands gestes vers lui, sa voisine et tous les autres que Serge devine derrière lui. Un autre homme à oreillette, plus âgé, passe derrière son collègue et s'enfonce dans un tunnel sous le public. Sans hésiter, Serge le suit derrière une première porte à battants qui donne sur une seconde porte, comme à l'entrée des salles de cinéma. Il pousse lourdement cette seconde porte.

Il se retrouve alors sur le plateau d'un jeu télévisé ; un autre homme à oreillette le presse jusqu'à son pupitre. Immédiatement, un présentateur au sourire carnassier lui pose sans s'arrêter des questions sans rapport les unes aux autres, des questions auxquelles il a rarement la réponse, et d'ailleurs dont il se fiche de connaître la réponse, tout comme le présentateur qui débite sans attendre la conclusion de la manche : victoire, ou défaite peut-être puisque la douche de lumière de son pupitre s'éteint brusquement dans un brouhaha de musique et d'applaudissements. Serge est encore poussé par l'homme à l'oreillette qui lui désigne la femme à oreillette qu'il doit rejoindre dans les coulisses, à quelques pas, derrière le décor, entre les caméras plongées dans l'obscurité et les énormes enceintes qui n'en finissent plus de chanter. Lorsqu'il passe derrière la façade du décor peint, il s'aperçoit avec surprise que ce ne sont que d'immenses et fines planches de bois, derrière lesquelles s'entassent fils, câbles et candidats au grand prix. Évidemment, la jeune femme à oreillette à disparu. Il s'enfonce dans ces coulisses, en tentant de contourner l'amas de candidats survoltés qui sourient, se maquillent, se lèvent et s'assoient, s'embrassent et se poussent. Cherchant toujours la sortie, Serge passe derrière un des rideaux de velours noir qui encerclent le studio.

Derrière ce rideau, il trouve le décor d'un salon ; ou plutôt, un salon qui semble être celui d'une vraie maison, mais décoré par des meubles en plastique bon marché, aux couleurs criardes et au design discutable, éclairés par de nombreux néons blancs et colorés. Il ne trouve personne dans ce grand salon, ni dans la cuisine ouverte à côté. Finalement, il entend des cris aigus et aperçoit derrière une grande baie vitrée des lumières, des couleurs et même ce qui semble être des gens qui dansent. Il sort donc sous la nuit noire dans le jardin, assez vaste mais clos par de grands murs blancs sans fenêtres. Les personnes qu'il a aperçues sont une dizaine, groupées autour d'une piscine à l'eau d'un turquoise lumineux. Elles dansent avec ostentation, se parlent en criant, tantôt en riant, tantôt en pleurant. Serge pensent qu'elles sont sous l'emprise de l'alcool, et il en sent lui même les effets : il voit double ; deux femmes aux longs cheveux bruns qui portent la même robe blanche s'accrochent l'une à l'autre. L'une d'elle s'écrie avec une voix stridente : « Un nouvel habitaaant ! » puis, après un rire, le répète encore plus fort et plus aigu. Les « habitants » se pressent autour de lui dans un vacarme de voix aiguës qui lui donnent le tournis. Il croit voir toujours les mêmes visages s'adresser à lui, voit des cheveux, entend des rires mais ne distingue plus les individus qui l'entourent et le poussent. Soudain, dans un déluge de rires et de cris, Serge se sent tomber en arrière dans un grand bruit d'eau, qui se transforme en bruit de verre brisé.


Serge se réveille, dans son fauteuil, en sueur : sa télévision a disparu et sa porte-fenêtre est cassée ; il entend encore les voleurs rire de leur méfait dans leur course. 


Imaginé à partir du fait-divers suivant: "Rhône : il s'endort devant la télé et se la fait voler durant son sommeil."

mardi 25 août 2015

"Filmer le réel"?

"Filmer le réel", c'est voir avec ses yeux ; ne vous posez plus sans cesse la question, putain

mardi 9 juin 2015

Écriture automatique 3° À quoi pensent ces gens ?

/2jours/2nuits/

À quoi pensent ces gens ?

À quoi pensent-ils, ces gens qui attendent leur métro ? Est-ce qu'ils pensent à la beauté du monde, à ces innombrables formes de vers qui forment des flaques et des reflets sur le sol ? Est-ce qu'ils pensent à toutes les capacités de création qu'on a aujourd'hui ? Est-ce qu'ils pensent à la masse, à l'état de la société aujourd'hui ? Est-ce qu'ils pensent qu'on est foutus, est-ce qu'ils pensent qu'il y a de l'espoir ou est-ce qu'ils s'en foutent ? Est-ce qu'ils évitent de penser en jouant sur leur portable ou est-ce qu'ils n'ont jamais pensé ? Est-ce qu'ils vont loin avec tous ces sacs ou est-ce qu'ils font ce même trajet tous les jours les mains dans les poches ? Est-ce qu'ils y rencontrent d'autres personnes ou se contentent d'égayer leur trajet en se forçant à parler avec des connaissances ? Est-ce qu'ils ne se forcent plus, lorsqu'ils ne font que les saluer pour s'arrêter à distance ? Est-ce qu'ils sont en attente, pressés, ou est-ce qu'ils prennent le temps de savoir où ils sont ? Est-ce qu'ils savent où ils vont ou est-ce qu'ils se sont trompés de ligne ? Est-ce qu'ils aiment ce qu'ils voient ou est-ce qu'ils aimeraient être ailleurs ? Est-ce qu'ils pensent qu'ils sont là ? Est-ce qu'ils croient en l'arrivée, est-ce qu'ils croient en l'au-delà ? Est-ce qu'ils aiment ? Est-ce qu'ils sont en attente ? Est-ce qu'ils souffrent ? Est-ce qu'ils savent pourquoi ils sont là ? 

Est-ce qu'ils ont peur de ce qui est à venir ou est-ce qu'ils avancent dans ce tunnel à une issue sans égard pour l'issue? 

À quoi pensent ces gens ? qui dansent, qui se draguent, qui s'exercent, qui se passent. Ont-ils à venir ou sont-ils somnambules ? 
Soudain certaines cordes se crispent et retentissent les sonorités acquittées, dépassées. Certains errent, sautent et tournent. 
Personne n'attend. 
Comme ils veulent être là, tous. 

Les vieux rituels reprennent. Le spectacle change de costume, et les spectateurs s'échauffent ou crient. 
Qu'est-ce qu'ils racontent, ces gens qui jouent en ligne ? Asie qui a rejoint l'Afrique par l'Europe. Les plans sont successifs. 
J'ai besoin du feu, moi, j'ai besoin des montagnes pour arrêter le vent. Certains sont seuls et entourés. Le vent les traverse quand ils tourbillonnent. Ils reviennent de front, ravivés. Émoustillés. 

Il me faut du feu, du feu et la braise.